A propos

Paris-latino vise à recenser, photographier et cartographier les manifestations de la présence latino-américaine dans l’espace public parisien : odonymes, statues, affiches, devantures, œuvres architecturales, façades d’ambassades, etc.

Ce projet est né d’un constat en forme d’étonnement : l’Amérique latine est omniprésente dans la capitale française.

Pour vous en rendre compte, promenez-vous une demi-journée dans Paris : vous croiserez, ici, la statue équestre d’un Libertador ; , une plaque commémorative à la mémoire d’un géographe sud-américain ; dans ce square, une œuvre de Cruz Diez offerte à Paris par l’ambassade du Vénézuéla ; dans cette rue (ou dans celle-là), le drapeau d’un État sud-américain flottant au balcon de son ambassade ; au Père Lachaise, la tombe d’un prix Nobel guatémaltèque, en forme de stèle maya ; au cimetière du Montparnasse, celle du fondateur du Mexique moderne, aussi austère que le caractère de cet homme d’État… Sans compter la place de la République-de-l’Equateur, la rue de Montevideo ou le square Santiago-du-Chili. En fait, nous dit Wikipedia, 37,5 % des noms de voies de Paris qui se réfèrent à un pays étranger portent celui d’un pays latino-américain ou caribéen, alors que ces 33 nations ne représentent, ensemble, que 16 % des membres de l’organisation des Nations unies et un peu plus de 8,5 % de la population mondiale ! La proportion est certes un peu mieux respectée avec les noms de capitale, l’Amérique latine ne pesant « que » 16,6 % de l’ensemble, mais arrivant tout de même en seconde position après le continent européen, à égalité avec l’Afrique du nord, et bien avant le reste du monde.

Cette omniprésence s’explique sans doute d’abord par la très grande proximité culturelle entre la France et l’Amérique latine au cours des deux derniers siècles. Si, selon le mot de Carlos Fuentes, « l’ultime patrie d’un latino-américain, c’est la France », alors Paris doit être sa capitale : de Miranda à Bolivar, de José Martí à Rubén Darío, de Miguel Ángel Asturias à Pablo Neruda, de Porfirio Díaz à César Vallejo, de Wifredo Lam à Jesús-Rafael Soto, de Mario Vargas Llosa à Gabriel García Márquez, les personnalités latino-américaines les plus marquantes des deux derniers siècles ont en effet résidé, milité ou travaillé au moins quelques mois dans la capitale française, où elles ont forgé une partie de  leur style et de leur vision du monde. Le concept même d’Amérique latine (par opposition à l’Amérique anglo-saxonne), né sous la plume d’intellectuels latinos qui ne souhaitaient plus faire référence à une Amérique hispanique et donc coloniale, n’a-t-il pas été popularisé par l’entourage de Napoléon III, afin de donner une vague légitimité au panlatinisme qui devait justifier l’invasion du Mexique ?

Cette incontestable influence française sur les élites latinas a pourtant son revers, moins connu et moins célébré : les Amériques latines ont elles aussi pesé sur la construction de la France contemporaine, comme sur l’aménagement de sa capitale. Outre le steak frites (à base de pommes de terre importées des Andes) et la dinde aux marrons (qui, venue du Mexique, a remplacé l’oie traditionnellement servie lors du réveillon), le structuralisme (développé par Levi Strauss pendant ses séjours au Brésil) et l’union de la gauche (inspirée par l’expérience chilienne) , Paris s’est en effet passionnée successivement pour le cacao (dès le XVIIème siècle), le quinquina (sur les vertus duquel La Condamine avait écrit un mémoire), le Mexique (au point de tenter de l’envahir à deux reprises), le canal de Panama (un des plus grands échecs de l’ingénierie française, il est vrai) ou le tango (dont le plus célèbre interprète, Carlos Gardel, était d’ailleurs français). De Manu Chao à la Lambada (pardon pour cette dernière, d’ailleurs), de Zebda à Calypso Queen, ce sont d’ailleurs bien souvent des artistes et/ou des producteurs français qui ont contribué à populariser la musique latino-américaine sur le vieux continent.

Cette présence latina à Paris tient pourtant aussi à des impératifs géopolitiques. Jusqu’en 1977, ce n’était pas la municipalité de Paris, mais l’État qui décidait de l’odonymie parisienne ; celle-ci était donc également déterminée par la stratégie diplomatique de l’une des premières puissances mondiales, dont la capitale était un peu le reflet de sa vision du monde. Chaque visite officielle ou d’État, chaque déplacement d’un Président ou d’un caudillo latino en France était donc l’occasion de baptiser une place ou une rue en l’honneur de son pays ; chaque bataille menée côte à côte, chaque renversement d’une alliance sur les scènes régionale ou multilatérale donnait prétexte à une évolution du paysage parisien  : c’est ainsi pour remercier l’Argentine d’avoir nourri les populations françaises affamées après la seconde guerre mondiale qu’une rue du VIIIème arrondissement et une station du métropolitain avaient été rebaptisée du nom de ce pays sud-américain, à l’occasion d’une tournée européenne d’ « Evita » Peron, en 1948 ; c’est aussi pour renouer avec une Amérique latine meurtrie par les prétentions impérialistes de Napoléon-le-Petit que la IIIème République avait tenu à honorer Simon Bolivar, le Libertador, en donnant son nom à une avenue, en 1880 ;   c’est pour manifester la gratitude de la patrie de De Gaulle envers une Amérique latine qui avait massivement soutenu la France libre que la Maison de l’Amérique latine a été installée boulevard Saint-Germain, en 1946. Or, jusqu’à la seconde guerre mondiale, près de la moitié des États-Nations avec lesquels la France entretenait des relations diplomatiques était latino-américaine ou caraïbe (sur les 51 membres fondateurs de l’Organisation des Nations Unies, 20 appartenaient à cet ensemble) ; il n’est donc pas étonnant qu’ils soient sur-représentés dans une géographie parisienne redéfinie par le Baron Haussmann, et qui n’a plus guère évolué depuis un demi-siècle… Sinon par la construction de quelques nouveaux bâtiments publics qui, bien souvent, ont eu pour architectes des latino-américains qui avaient bâti leur réputation dans ces laboratoires urbains que furent Brasilia ou Mexico : l’Opéra Bastille, ou même le très puissant ministère de l’Economie et des Finances leur doivent leur physionomie singulière, même si le dialogue entre ces créateurs venus d’ailleurs et leurs homologues français – quand ils n’étaient pas eux-mêmes élèves de Le Corbusier – a pu être, parfois, rugueux.

Le présent inventaire photographique n’a en tous cas pas la prétention d’être exhaustif : il y manque encore une plaque à la mémoire des victimes de la dictature argentine (qui serait installée dans la station de métro « Argentine », précisément…), une rue récemment baptisée en l’honneur de Carlos Fuentes, la tombe (aujourd’hui vide) du sanguinaire dictateur dominicain Trujillo (caché quelques années au Père-Lachaise pour éviter que ses victimes ne s’en prennent à sa dépouille à Saint-Domingue), et quelques dizaines de restaurants, bars ou clubs de tango – par exemple. N’hésitez pas à signaler ces oublis via Twitter et Instagram.